Inferno : Canto 32

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Feuilleton : L’Enfer Chant 32

De nouveaux effets spéciaux pour animer ce neuvième cercle – Les ravages de la guerre civile entre guelfes et gibelins – Traitres à leurs parents ou à leurs causes, tous pris dans les glaces du fleuve Cocyte : galerie de portraits avec Alexandre, Alberti, Mordred le fils du roi Arthur, Fococcia, Mascheroni, Camticion di Pazzi, Carlin, Bocca degli Abbati, Tesauro dei Beccheria, Gianni de’ Soldanieri, Ganelon, Tebalbello, Tydée.

Ici les mots me manquent prévient le poéte. Le langage courant est bien trop pauvre pour décrire le fin fond de l’Enfer. Dante en appelle aux Muses pour trouver les mots et traduire au mieux ce neuvième cercle, sitôt que le géant Antée l’eut déposé sur cette plateforme. Le nez en l’air, inquiet devant ces hautes falaises sombres et glaciales, une voix interpelle Dante, lui demandant de regarder où il met les pieds, le suppliant de ne pas les fouler en marchant. Scrutant la pénombre, il découvre avec stupeur qu’il marche sur un lac gelé où ne dépassent que des têtes « claquant des dents comme font les cigognes », les corps des damnés pris entièrement dans les glaces.
Dans ce monde de glace sont figés à jamais des personnages ayant défrayé la chronique des cités italiennes au alentour des années 1300, époque troublée par des guerres civiles opposant guelfes et gibelins, guelfes blancs et guelfes noirs.
Son regard se porte sur deux têtes se faisant face tout en se regardant de travers. Dante demande poliment qui ils sont, mais c’est un autre personnage plus loquace qui répond et décline leurs identités. Il s’agit des deux frères Alberti qui s’entre-tuèrent pour des questions d’intérêts. L’un était guelfe l’autre gibelin et ils sont là, condamnés à se bouffer le nez pour l’éternité. Celui qui parle et n’a pas d’oreille poursuit d’un ton aigre et glacial la liste de ces misérables pris comme lui dans les glaces. Il nomme Focaccia, surnom d’un guelfe blanc de Pistoïa qui tua un de ses cousins guelfe noir, puis le florentin Mascheroni qui tua son neveu. Celui qui parle fini par se nommer lui-même : Camticion dei Pazzi, gibelin de Valdarno qui tua un de ses parents, Ubertino… mais ce n’est pas terminé pour autant et d’ajouter qu’il attend la venue du traitre Carlino de’ Pazzi qui livra un château des guelfes blancs aux guelfes noirs de Florence, une énumération, un inventaire en continu, une liste jamais close.
Tout ceci est glaçant. Le Cocyte est sous nos pieds, nous sommes bien en enfer. Dante est passé maitre dans l’art des effets spéciaux, et aucun doute sur son aptitude à rendre visible l’invisible, les Muses l’accompagnent.
Passant du Caïn à l’Anténor (zone des traitres à leurs parents à celle des traitres à leurs causes) « et soit destin, hasard, soit volonté » Dante heurte par mégarde la tête d’un condamné qui interpèle et houspille le poète. Dante demande à Virgile s’il peut s’arrêter et discuter quelques instants avec ce condamné qui ne veut pas s’identifier mais qui vient de faire allusion à la bataille de Montaperti.
Le ton monte très vite entre Dante et cet inconnu qui n’est autre que Bocca degli Abati qui en plein coeur de la bataille de Montaperti vira de bord, trancha le bras du porte étendard de sa propre coalition, semant stupeur et confusion chez les guelfes, entrainant une sévère défaite (dit-on), faisant des milliers de victimes chez les florentins. C’est Dante lui-même qui de son plein gré, le place ici en enfer en compagnie de Buoso da Duera, autre seigneur de Crémone, qui en 1265 félon lui aussi avait trahi pour de l’argent le parti gibelin en laissant passer les armées du Roi de France Charles d’Anjou.
A l’image de Ganelon qui trahit Roland à Roncevaux, ici se tiennent les félons tels Tesauro dei Beccheria Gianni dei Soldanieri, Tebaldello, scellés dans les glaces qu’ils soient gibelins ou guelfes, guelfes noir ou blanc.
Comparaison n’est pas raison, mais si l’on observe la vie politique française en vue des élections européennes de 2019, on ne sera pas surpris de la versatilité des uns et des autres. Ne vivons nous pas nous aussi une époque de transition ? Ne sommes-nous pas contraint d’abandonner une organisation du monde pour en inventer un autre semblable à ce Moyen-Age finissant qui dans de terribles secousses accouchera d’une Renaissance ?
Parmi les ombres Dante distingue « deux gelés dans un trou d’eau ». L’un tel une bête féroce rongeant le crâne de l’autre. Cette scène d’anthropophagie fait bondir le poète qui toujours fidèle à sa mission veut comprendre et interroge se disant prêt à porter l’affaire devant un tribunal international (j’exagère à peine).
La suite au prochain épisode.




Illustration pour l’Enfer Chant 32

S’ ïo avessi le rime aspre e chiocce,
come si converrebbe al tristo buco
sovra ‘l qua pontina tutte l’altre rocce,

io premerei di mio concetto il suco
più pienamente; ma perché’ io non l’albo,
non sanza tema a dice mi conduco;

Si j’avais les rimes âpres et rauques
qui conviendraient à la triste cavité
sur quoi font pression tous les autres rocs,

j’exprimerais le suc de ma pensée
plus pleinement; mais ne les ayant pas,
c’est non sans crainte que je vais parler :*

*Traduction Danièle Robert.

Episode précédant.

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