Florence : « Histoire d’un raté monumental : Vinci et Michel-Ange » IV Quatrième épisode : Influence et héritage.

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Florence Palais de la Seigneurie

Quand la ville de Florence invitait Léonard de Vinci et Michel-Ange pour illustrer deux événements historiques à la gloire de la République sur les murs du Palazzo Vecchio. (Quatrième épisode : la peinture en héritage).

Si les murs de la Salle des Cinq Cent du Vieux Palais restèrent quasiment vierges des oeuvres de Léonard de Vinci et Michel-Ange, les cartons et dessins préparatoires pour la réalisation des fresques des batailles de Cascina et d’Anghiari furent un temps visibles et exposés dans la Salle du Pape de l’hôpital Santa Maria Novella pour les dessins et cartons de Michel-Ange, au Palais des Médicis pour ceux de Léonard de Vinci.
Longtemps ils furent pieusement admirés et étudiés par plusieurs générations de jeunes artistes européens.
Benvenuto Cellini écrit dans ses mémoires : « Tant qu’ils restèrent entiers, ils furent l’école du monde », ce qui suggère qu’ils ne le restèrent entiers qu’un temps. A ces allégations Giorgio Vasari (grand admirateur de Michel-Ange) accuse très vite un disciple de Léonard d’avoir détruit et déchiré en morceaux certains dessins de Michel-Ange … les luttes partisanes eurent de beaux jours encore, puis le temps long fit lui-aussi son oeuvre, de perditions et d’oublis, à quelques exceptions près.

Léonard de Vinci Autoportrait


Rubens fut l’un de ces nombreux artistes des pays du Nord européen à faire le voyage et se rendit à Florence pour étudier les inachevés de Léonard et Michel-Ange.
Il fit une copie (ci-dessous) de l’empoignade sauvage que se livrèrent les cavaliers pisans et florentins dessinés par Vinci, reprenant l’idée de cette construction tourbillonnante et sauvage de la bataille d’Anghiari dans une série de tableaux de chasses : « La chasse aux tigres » (ci-dessous), ou encore « la chasse à l’hippopotame » ou « la chasse au lion ».

Rubens copie de la bataille d'Anghiari de Vinci 1603
Rubens La chasse aux tigres
Rubens « La chasse aux tigres »

Ironie de l’histoire, Léonard de Vinci transmettra une technique picturale (aux origines probablement nordiques avec les frères Van Eyck) qui l’aura cruellement desservi lors de sa tentative d’illustration de la bataille d’Anghiari, technique faite de fines couches successives de couleurs transparentes diluées avec des huiles plus ou moins siccatives, au rendu particulier dit « sfumato », nécessitant de longues attentes de séchages entre chaque couche, donnant cet aspect visuel vaporeux, permettant de lier et d’intégrer sans heurt une forme et l’espace qui le contient.
Bien après Léonard se développa une technique picturale utilisant des bâtons de couleurs composés de pigments fixés avec de la gomme arabique : le pastel sec, un médium qui l’avait intrigué et questionné (proche de la sanguine) utilisant le doigt comme outils pour mélanger, fondre ou adoucir les traces crayonnées en hachures de couleurs, dessinées avec ces bâtonnets sur le support papier… une technique simple et ingénieuse, rapide et sûre mais fragile.
Technique qu’utilisera beaucoup plus tard Edgar Degas après avoir abandonné la peinture à l’huile.

Michel-ange autoportrait

La Bataille de Cascina tourna tout aussi court pour le futur grand fresquiste Michel-Ange.
Une copie de Bastiano Sangallo (1542) en grisaille (ci-dessous) est le seul document visuel relatant cette précipitation des soldats surpris comme autant de Suzanne au bain … se rhabillant en hate pour livrer bataille.

Bastiano Sangallo Copie de la bataille de Cascina de Michel-Ange
Bastiano Sangallo 1542 Copie de la bataille de Cascina de Michel-Ange
Cézanne Les Grandes baigneuses Musée de Philadelphie
Cézanne Les Grandes baigneuses Musée de Philadelphie
Cézanne Baigneurs Musée de St Louis Missouri
Cézanne Baigneurs Musée de St Louis Missouri
Cézanne Quatre baigneuses Fondation Barnes
Cézanne Quatre baigneuses Fondation Barnes
Cézanne Baigneurs Musée de l'Hermitage St Petersburg
Cézanne Baigneurs Musée de l’Hermitage St Petersburg

La vie des images peintes réserve souvent des surprises surgissant longtemps après comme l’écho de musiques oubliées.
On connait bien le maitre d’Aix, assidu à se rendre sur le motif et peindre différentes vues de la montagne Sainte Victoire mais on est quelque peu surpris de découvrir chez lui autant de tableaux représentant baigneurs et baigneuses.
Des militaires auraient servis de modèles pour certains, mais pour les baigneuses ? Même en poussant jusqu’à l’Estaque … des nymphes dans le plus simple appareil ne courraient ni les bois ni les rues au XIXème.
Alors, peut-on parler de l’influence de Michel-Ange sur les baigneurs et baigneuses de Cézanne ?
Les plafonds de la Sixtine ont-ils hanté les nuits de Cézanne ?
Pas impossible et ce ne serait pas le seul héritage.
Avec Michel-Ange le sculpteur acquiert ses lettres de noblesse, la poussière de marbre qui recouvre son visage et ses vêtements ne sont plus les signes du labeur de l’artisan travaillant dans la carrière mais deviennent la marque et la figure de l’artiste.
De même, avec Léonard de Vinci, le dessinateur aux multiples compétences n’est plus cet artisan-secrétaire que l’on rétribue à la tache mais l’artiste que l’on recherche et que l’on protège.
Léonard de Vinci et Michel-Ange ont laissé en héritage aux générations suivantes cette image plus haute et plus enviable de leur fonction et de leur statut, faisant de l’artiste un nouveau Prométhée.

Eugène Delacroix : "La liberté guidant le peuple"
Eugène Delacroix : « La liberté guidant le peuple »
Guernica de Picasso
Picasso « Guernica »

« La liberté guidant le peuple » d’Eugène Delacroix marque l’engagement de l’artiste pour la République.
Alexandre Dumas précisera : « Quand Delacroix eut vu flotter sur Notre-Dame le drapeau aux trois couleurs, quand il reconnut, lui, le fanatique de l’Empire… l’étendard de I’Empire, il n’y tint plus : l’enthousiasme prit la place de la peur, et il glorifia ce peuple qui, d’abord, l’avait effrayé« .
Imagerie décrochée des cimaises pour rejoindre la contestation et défiler dans les rues, source de nombreux pastiches.

Le tableau « Guernica » de Pablo Picasso dénonce sans ambiguïté un massacre mené par l’alliance fasciste européenne en 1937 contre les forces républicaines espagnoles.
 Pour le critique Robert HughesGuernica serait « la dernière grande oeuvre d’histoire. C’était aussi la dernière peinture d’envergure prenant son sujet dans les affaires politiques avec l’intention de changer la vision du pouvoir qu’avaient un très grand nombre de gens. »

« La dernière… » ?
Pas sûr.

En ce XXI ème siècle, bien des dangers menacent notre humanité, des oeuvres seules ou épaulées par le politique viendront, n’en doutons pas, se saisir de cet héritage, reprendre et porter l’étendard …

Léonard de Vinci Autoportrait

C‘est un cri répété par mille sentinelles,
Un ordre renvoyé par mille porte-voix ;
C’est un phare allumé sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois !

Car c’est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d’âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité !

Charles Baudelaire : « Les phares »

Michel-ange autoportrait
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