… le poète est partout persécuté.
Le poète est partout persécuté
Mais en Russie, son destin est le pire :
Ryléïev était né pour la beauté,
Mais le jeune homme aimait la liberté …
La potence a brisé sa vie martyre.
Il n’est pas seul : d’autres qui l’ont suivi,
Envoûtés par un songe magnifique,
Furent fauché en cette année tragique …
Esprit brûlant, coeur débordant de vie,
Leurs élans étaient libres, pleins d’audace …
Eh quoi ? c’est le cachot qui les châtie,
Ou c’est l’exil à mort parmi les glaces …
Ou bien la maladie ronge les yeux
Du voyant qui n’est plus qu’une ombre pâle;
Ou l’amant méprisable envoie sa balle
Trouer un front qu’avaient marqué les dieux;
Ou la canaille sourde et sanguinaire
S’embrase et déchiquette un autre élu
Dont l’envol éclatant, s’il avait pu,
Eût inondé sa patrie de lumière.
Wilhem Küchelbecker (28 Octobre 1845).
Traduction André Markowicz « Le Soleil d’Alexandre » Babel Edition Actes Sud.

« Notre ville existe depuis deux cent ans, elle a dix mille habitants et pas une seul qui ne soit pareil à tous les autres, pas un héros dans le passé ni dans le présent, pas un homme en quoi que ce soit remarquable ni qu’on désirerait imiter. On ne fait que boire, manger, dormir et ensuite mourir. D’autres naissent, eux aussi mangent, boivent, dorment, et pour ne pas mourir d’ennui s’abrutissent avec des parties de cartes, des potins lugubres et de la vodka. »
Anton Tchekhov : « Kotelnitch »
« Il ne sert à rien d’accuser le miroir si l’on a le visage de travers. »
Gogol dans Le Revizor.
« La ligne qui sépare le bien et le mal passe par le cœur de chaque être humain. »
Soljenitsyne « L’archipel du Goulag »
« Nous vivons s’en sentir le pays sous nos pieds ».
Mandelstam ; « Epigramme sous Staline ».
Il y a bien une réalité historique d’une extrême dureté du pouvoir russe — tsariste, soviétique, puis poutinien — envers ses propres habitants et envers les peuples soumis à son empire.
“Le peuple russe” serait-il barbare par nature ?
La question serait plutôt : pourquoi l’État russe, dans ses formes successives, a-t-il si souvent produit de la peur, de l’écrasement, de la servitude, de la violence impériale ?
La littérature russe le dit crûment.
Chez Dostoïevski, Gogol, Tolstoï, Tchekhov, Mandelstam, Akhmatova, Soljenitsyne, Chalamov, Grossman, on ne rencontre pas seulement “l’âme russe”, on rencontre surtout un monde où l’individu est broyé par l’administration, l’armée, la police, la misère, la surveillance, le mensonge officiel, la fatalité historique.
Les grands écrivains russes sont souvent les témoins d’un peuple qui souffre autant qu’il fait peur.
Ce qui confine à la “barbarie”, c’est la continuité d’un rapport brutal au pouvoir : l’autocratie tsariste, le servage aboli seulement en 1861, la police politique, les déportations, le goulag, les purges staliniennes, puis aujourd’hui la répression des opposants, des journalistes, des artistes, des ONG, des simples citoyens qui critiquent la guerre.
Quand l’individu est longtemps humilié par l’État, par l’administration, par l’armée, par la pauvreté, par la peur, il peut intérioriser cette violence. Et lorsqu’il se retrouve à son tour en position de force — soldat face à un civil, chef face à un subalterne, homme face à une femme, groupe dominant face à une minorité — il risque de reproduire ce qu’il a subi. Non pas toujours, bien sûr, mais assez souvent pour que cela devienne un trait visible de la société.
C’est particulièrement frappant dans l’histoire russe et soviétique : le servage, l’autocratie, les châtiments corporels, les purges, le goulag, la surveillance généralisée, la dénonciation, l’armée comme école de brutalisation, puis les guerres impériales. Tout cela crée une culture de la dureté où la compassion devient suspecte, où la faiblesse est méprisée, où l’obéissance est valorisée, et où la violence apparaît comme un langage normal du pouvoir.
Le drame, c’est que cette violence venue d’en haut finit par salir l’image du peuple lui-même.
Les autres peuples ne voient pas toujours les victimes russes du système ; ils voient les soldats, les policiers, les bureaucrates, les propagandistes, les occupants. Ils voient Boutcha, Grozny, Alep, Marioupol. Ils voient la brutalité exercée à l’extérieur, et ils en concluent : “voilà ce que sont les Russes”. Alors qu’en réalité, il faudrait dire : voilà ce qu’un système historique de violence a produit chez une partie des Russes, et parfois contre eux-mêmes.
C’est là que la littérature russe est précieuse. Elle montre cette contamination morale.
Chez Dostoïevski, il y a l’humilié qui peut devenir bourreau.
Chez Gogol, l’administration transforme les hommes en fantômes ridicules et cruels.
Chez Tchekhov, la médiocrité, l’ennui, la lâcheté rongent les existences.
Chez Soljenitsyne ou Chalamov, le goulag n’est pas seulement un lieu de souffrance : c’est une machine à détruire la conscience humaine.
CQFD
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