
🙂
Une molaire est tombée l’an passé
Cette année ce qui tombe ? une incisive.
Non six-sept dents qui tombent d’un seul coup
Et d’autres dents pourraient tomber encore.
Celles qui restent sont plutôt branlantes
Elles devraient finir par tomber toutes.
Quand la première dent était tombée
J’avais senti le trou – juste une gêne.
La deuxième est tombée puis la troisième :
Ces chutes-là me présagent la mort.
Dés qu’une autre menace de tomber
Je me mets à trembler comme une feuille.
Une dent branle et je ne mange plus
J’hésite même à me rincer la bouche.
Toutes ces dents qui tombent qui me quittent
C’est une chute comme une avalanche.
Pourtant ces derniers temps – je m’habitue :
Quand elles tombent c’est le même vide ;
Quand les vingt qui me reste tomberont
Je le sais bien la mort sera venue
Mais s’ił ne tombe qu’une dent par an
Si j’ai vingt dents j’ai vingt années à vivre
Et voir toutes les dents tomber d’un coup
Laissant le vide c’est la même chose
Que de les voir tomber l’une après l’autre.
Quand paraît-il vos incisives tombent
Il est très rare que vous viviez vieux –
Mais aucun d’entre nous n’est éternel
Et jeune ou vieux chacun de nous y passe.
Paraît-il quand les autres voient le trou
Quand vous avez perdu votre incisive
Ils sont surpris de peur en regardant.
Je me répète ce que dit Tchouang-tseu :
L’arbre et les oies sont contents comme ils sont.
Mieux vaut se taire – certes – que mentir
Qui ne peut plus mâcher mange liquide.
Tel est mon chant : j’en ai fait un poème
Pour prévenir ma femme et mes enfants.
Han Yü (768-824)
Traduction : André Markowicz : « Ombres chinoises »
🙂
Publication dédiée à ma dentiste que je remercie pour sa gentillesse et ses bons soins.
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