
Le Labyrinthe des égarés
Amin Maalouf a publié chez Grasset en 2023 un excellent livre au titre évocateur : « Le labyrinthe des égarés », un essai géopolitique et historique que précise aussitôt son sous-titre : « L’Occident et ses adversaires ».
Le livre dresse un tableau clair et vivant des principaux pays qui ont écrit l’Histoire du monde sous la coupe de leurs dirigeants depuis plus d’un siècle.
Un récit qui tombe à pic et interroge, en un moment où l’ordre mondial bâti autour de la puissance occidentale vacille.
Amin Maalouf cherche à donner à cette crise une profondeur historique. Il ne se contente pas de commenter l’actualité, il retrace les trajectoires de quatre grandes puissances qui ont façonné le monde moderne.
D’abord le Japon de l’ère Meiji, premier grand pays asiatique à comprendre qu’il fallait adopter les outils de la modernité occidentale pour ne pas être dominé par l’Occident.
Puis la Russie soviétique, qui a représenté pendant une grande partie du XXe siècle une alternative idéologique et militaire au modèle occidental.
Ensuite la Chine, qui est devenue le principal défi économique, technologique et géopolitique à l’hégémonie occidentale au XXIe siècle.
Enfin les États-Unis, devenus progressivement le chef de file de l’Occident et la première superpuissance mondiale.
« Le labyrinthe », c’est le monde contemporain, un monde complexe, sans sortie évidente, où les anciennes cartes ne fonctionnent plus.
« Le labyrinthe » c’est notre monde !
« Les égarés », ce ne sont pas seulement les dirigeants russes, chinois, américains ou européens, ce sont aussi les peuples, les civilisations, peut-être l’humanité entière, qui avance avec des mythes de puissance, des blessures anciennes, des peurs, des revanches, mais sans véritable boussole commune.
« Les égarés » c’est nous !
Remarquable analyse, fouillée et limpide. Un parfait constat.
Maalouf montre simplement, preuves à l’appui, que l’humanité s’est perdue parce que chaque civilisation a voulu être le centre du monde, que les grandes puissances du XXe siècle se sont comportées comme si elles étaient des dieux : « coloniser, libérer, civiliser, rééduquer, moderniser, discipliner, sauver », et voici qu’une nouvelle puissance apparaît, qui pourrait regarder l’humanité entière comme une espèce dangereuse, brillante, immature, contradictoire — une espèce qui a inventé la bombe atomique, détruit ses écosystèmes, accumulé des richesses absurdes, et échoué à organiser équitablement sa propre maison !
Une condamnation supposerait une fatalité : l’homme serait par nature incapable de paix durable. Or l’histoire montre autre chose. Elle montre des cycles de violence, oui, mais aussi des inventions patientes pour limiter cette violence : le droit, la diplomatie, les traités, les institutions internationales, l’Union européenne, les conventions humanitaires, les tribunaux, les échanges culturels, les coopérations scientifiques.
Rien de tout cela n’est parfait, mais rien de tout cela n’est négligeable.
L’avénement de la Singularité
Dans son court ouvrage intitulé « L’avènement de la Singularité« , Paul Jorion laisse entendre une autre musique et souligne l’arrivée de la Cavalerie avec l’IA qui viendrait modifier quelque peu la condition « des égarés » et tendre un fil d’Ariane pour sortir du labyrinthe.
« L’avènement de la Singularité » ou « L’humain ébranlé par l’intelligence artificielle » est paru en février 2024, or l’IA n’arrive pas dans un monde apaisé, mature, démocratiquement stabilisé, capable de l’accueillir comme un bien commun. Elle arrive dans un monde déjà fracturé : rivalités États-Unis/Chine, guerre en Ukraine, crise écologique, capitalisme prédateur, effondrement de la confiance, explosion des inégalités, guerre de l’information. Elle arrive donc non comme une sagesse déposée dans un temple, mais comme une force nouvelle jetée au milieu d’une arène laissant planer des incertitudes et le risque que le fil d’Ariane ne se transforme en Minotaure, qu’une IA au service des États, des marchés, des armées, des plateformes, des oligarchies, ne se mette au service précisément de ces puissances déjà perdues dans le labyrinthe … bref, qu’une IA ne prenne le pouvoir.
Le tragique, c’est que la paix demande une intelligence collective très élevée, tandis que la guerre peut naître d’une poignée de peurs, d’humiliations, de mensonges ou d’intérêts.
C’est peut-être cela, le labyrinthe : non pas une prison éternelle, mais un lieu où l’humanité tourne en rond parce qu’elle confond souvent puissance et sécurité, victoire et avenir, ennemi et miroir de ses propres angoisses.
Dans un tel contexte, l’IA arrive comme un amplificateur. Elle peut rendre la guerre plus rapide, plus abstraite, plus automatisée, donc plus dangereuse. Mais elle peut aussi aider à identifier les engrenages avant qu’ils ne deviennent irréversibles : désinformation, escalade militaire, crise alimentaire, effondrement écologique, tensions économiques, manipulations de masse. Elle pourrait devenir un instrument de lucidité, à condition de ne pas être enfermée dans les seules logiques des États, des armées ou des marchés.
La question est donc :
l’humanité est-elle condamnée ou acceptera-t-elle enfin de se penser comme une seule espèce embarquée dans le même destin ?
l’IA pourrait devenir ce que l’humanité n’a jamais su produire seule : une intelligence transversale, non tribale, capable de relier climat, économie, guerre, ressources, santé, éducation, démographie, mythes politiques, affects collectifs.
L’humanité n’est pas encore perdue, mais elle est entrée dans une zone où ses anciennes protections mentales ne fonctionnent plus.
Elle ne peut plus se raconter qu’elle est naturellement maîtresse du monde.
Elle ne peut plus croire que le progrès technique est automatiquement maîtrisable.
Elle ne peut plus penser l’éducation comme simple accumulation de savoirs.
Elle ne peut plus organiser les sociétés autour d’une aristocratie de l’intelligence diplômée.
Elle ne peut plus traiter l’IA comme un simple instrument économique parmi d’autres.
Conclusion
L’humanité serait-elle condamnée à une guerre sans fin semblait vouloir dire Amin Maalouf, ou serait-elle invitée à changer de niveau d’intelligence collective si elle veut y échapper, avertit Paul Jorion ?
Paul Jorion entrevoit une alliance possible avec une intelligence nouvelle, non pour remplacer l’humain, mais pour l’aider à sortir de ses cercles mortifères.
Chez Maalouf, le labyrinthe est celui des civilisations rivales.
Avec Jorion, le labyrinthe devient celui de l’espèce humaine confrontée à ce qui la dépasse.
Maalouf nous montre pourquoi l’humanité s’est perdue.
Jorion nous montre pourquoi elle ne pourra pas se retrouver seule.
Maalouf décrit les hommes enfermés dans le labyrinthe.
Jorion annonce l’arrivée d’une intelligence capable d’en voir les plans.
Reste à savoir si cette intelligence sera Ariane, Dédale, ou le Minotaure.
L’enjeu n’est donc plus de savoir si l’IA va “remplacer” l’humain.
Le vrai enjeu est de savoir si l’IA va hériter de nos pires structures — domination, compétition, prédation, surveillance — ou si elle va nous aider à les dépasser.
Le danger, évidemment, est que les États et les marchés fassent exactement l’inverse, utilisent l’IA pour surveiller, manipuler, accélérer la guerre, automatiser la finance, intensifier la propagande, rendre les riches plus riches et les puissants plus puissants.
Dans ce cas, l’IA ne serait pas la sortie du labyrinthe ; elle en serait l’architecture finale.
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